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Le contact entre Lech Walesa et les journalistes occidentaux ne se fait
pas toujours dans un climat de compréhension suffisante. Le leader
du syndicat interdit ne tient pas à aborder de front les questions
directement politiques, considérant que, dans la situation actuelle,
ce n'est pas l'approche la plus efficace. Il se lance volontiers dans
des explications imagées qui laisseront peut-être certains
sur leur faim mais permettent de percevoir une réalité polonaise
plus profonde peut-être que les titres fracassants. Nous sommes
allés le rencontrer chez lui à Gdansk, où il vit
avec sa femme et ses sept enfants dans un appartement très simple
d'une cité ouvrière. Les voisins du dessus, chez les Walesa,
c'est la police, et le plafond est truffé de micros. Voici néanmoins
ce qu'il nous a confié.
- Après trois ans et cinq mois de clandestinité, quelle
est la situation de Solidarnosc aujourd'hui ?
- On ne peut pas véritablement parler de clandestinité dans
la mesure où la plupart de nos actions sont entreprises ouvertement.
Notre situation, sous certains aspects, s'est améliorée.
Nous sommes sensiblement plus nombreux qu'auparavant. Sous d'autres aspects,
bien sûr, elle est devenue plus difficile. Par exemple en tant qu'organisation
nous disposons de généraux, d'officiers supérieurs
et de nombreux soldats de ligne mais nous manquons de sous-officiers.
Ces sous-officiers, qui formaient la force la plus importante de notre
mouvement, ont été arrêtés et licenciés.
Ils étaient de bons professionnels, leaders de groupes de 20 à
30 personnes, de bons collègues aussi et ce qu'ils disaient était
suivi par les autres. Cette force de notre mouvement s'était constituée
d'elle-même par les années de travail côte à
côte dans les mêmes entreprises, par les discussions quotidiennes,
par les bières bues ensemble et le travail de tous les jours. C'est
cette catégorie de militants qui a été particulièrement
visée et démembrée par les autorités. Il faudra
du temps pour reformer cette couche de leaders efficaces. D'un point de
vue militaire, nous savons bien qu'il ne suffit pas d'avoir des généraux
et des soldats, il est absolument nécessaire d'avoir de bons sous-officiers.
L'âme polonaise
- Une nation, tout comme un individu, se transforme à travers
les expériences. L'expérience polonaise de résistance
idéologique contre le totalitarisme communiste est unique. En quoi
pensez-vous que l'âme polonaise soit en train de s'enrichir et qu'acquiert-elle
en ce moment que d'autres nations pourraient hériter ?
- A mon avis l'événement polonais consiste dans le fait
que nous voulons désormais être satisfaits non seulement
du point de vue matériel mais aussi du point de vue spirituel.
Et notre intention est d'équilibrer les deux points de vue. Dans
la conscience d'après août 1980, ces éléments
moraux sont devenus de plus en plus importants. C'est-à-dire que
nous voulons une sanctification du travail et des effets du travail. Nous
refusons de travailler sans but, sans une idée précise.
Nous ne voulons pas seulement recevoir notre salaire sans comprendre.
Nous voulons faire chaque chose en connexion avec un certain but, une
certaine idée.
Quel dialogue ?
- En 1983, le Pape Jean-Paul II avait souhaité voir s'établir
un dialogue en Pologne entre l'Etat et la nation. A quelles conditions
pensez-vous ce dialogue possible, particulièrement après
l'affaire Popieluszko ?
- Je pense que tôt ou tard et partout c'est le dialogue qui finit
par l'emporter. Les batailles ne sont qu'une phase, elles doivent ensuite
céder le terrain à d'autres solutions. C'est chez nous le
cas aussi, je crois. Avant d'arriver à un compromis il faut d'abord
parler de dialogue, c'est-à-dire que la première des conditions
est de trouver une place avec une table autour de laquelle on puisse venir
discuter. Tôt ou tard les conditions qui nous amèneront à
cette table vont se présenter et il n'est pas important de savoir
qui, quelles personnalités, viendront pour y négocier.
- Cependant, pour qu'il y ait dialogue, il faut être deux à
le vouloir.
- Oui, mais je suis persuadé que toutes les guerres, toutes les
batailles du monde ont fini à la table de négociation et
la nôtre se finira ainsi.
Hors du communisme
- D'ici la fin de ce siècle, le communisme sera devenu un problème
auquel seront confrontées toutes les nations du monde, que voudriez-vous
que le monde libre d'aujourd'hui apprenne de l'expérience polonaise ?
- Pour ce qui est du communisme, je ne voudrais pas me prononcer pour
ou contre, je me situe en dehors de cela. En Occident il existe une certaine
identification avec les groupes politiques et les partis établis.
La Pologne a rejeté l'identification à une direction politique
définie. Ce qu'il faut offrir c'est de meilleures solutions, pas
des slogans politiques. Je veux dire que la société polonaise
est beaucoup plus pour de meilleurs programmes que pour une identification
politique. Nous avons connu différents partis, nous avons écouté
les positions de gens n'appartenant à aucun parti ; je pense que
l'avenir sera plutôt basé sur un programme que sur une ligne
politique. Je pense qu'aujourd'hui, avec l'aide de l'informatique, nous
sommes en mesure d'établir un programme efficace. En Occident,
derrière les programmes, ce sont des partis qui se présentent
mais en Pologne, parce que nous avons connu des périodes avec et
sans partis, nous en sommes venus à envisager une conception nouvelle
qui ne repose pas sur la question strictement politique. Cela parce que
nous avons fait de mauvaises expériences avec la question politique.
Providence divine ?
- C'est la conjonction d'une série de facteurs extraordinairement
positifs qui a permis l'avènement de Solidarnosc en septembre 1980.
Attribuez-vous cela à une providence divine ?
- Etant croyant, je suis absolument persuadé que rien ne peut
arriver sans Dieu. Cela dit, on peut prévoir certains événements
à partir d'informations dont on dispose et de l'aide de l'informatique
par exemple. Lorsqu'un événement significatif se produit,
les croyants parlent du doigt de Dieu dans l'histoire, les autres préfèrent
parler des facteurs qui ont déterminé cet événement.
Ces deux façons de voir, d'ailleurs, ne sont pas contradictoires.
Espoir tenace
- Une des choses qui m'a le plus frappé en visitant les églises
polonaises, c'est d'y rencontrer la jeune génération animée
d'un espoir introuvable en Occident. Quel est à votre avis la source
de l'espoir des jeunes Polonais ?
- Dans notre situation, on se doit de rechercher même les choses
impossibles. Nous nous souvenons de nos origines et c'est la force des
faits qui nous conduit à la foi en notre religion. Cela soutient
nos valeurs morales, nous permet de trouver l'espoir et de faire des sacrifices.
Bien sûr on oublie facilement Dieu lorsque l'on vit dans des conditions
favorables mais si vous aviez en Occident une situation plus difficile,
je suis persuadé que ce serait semblable. C'est un viel adage qui
dit que quand quelque chose va mal, on se tourne vers Dieu, et votre jeunesse,
en cas de catastrophe, le ferait aussi. Bien sûr, lorsque la vie
est trop confortable, il est plus difficile de se souvenir de Dieu, d'être
honnête, de partager les biens dont nous disposons, de se souvenir
des vieillards etc. Il faut également penser aux comptes que nous
aurons à rendre devant Dieu un jour. Très souvent nous oublions
que nous ne sommes sur terre que pour un temps et que nous laisserons
tout ce que nous avons gagné en partant ; même si on vit
cent ans, c'est ensuite un autre qui utilisera nos biens plus tard. Les
jeunes gens, en particulier si tout va facilement, oublient ces réalités.
Spirituel
- J'ai l'impression que, pour différentes raisons, le public
occidental n'est pas en mesure d'apprécier ce qui se passe réellement
en Pologne. Pourriez-vous dire ce qui vous paraît être l'essentiel
à faire comprendre sur la Pologne d'aujourd'hui ?
- Sans aucun doute c'est le point que nous avons déjà abordé:
sanctifier le travail et les effets du travail, afin d'atteindre une satisfaction
spirituelle en même temps que de réussir matériellement.
Je sais que c'est un peu difficile, mais c'est ce que je voudrais vous
voir exprimer en mots pour l'expliquer au public occidental. Il existe
toutes sortes de prises de positions qui restent uniquement extérieures,
superficielles. D'ailleurs il peut sembler que vu de l'extérieur,
nous sommes dans un état satisfaisant mais à l'intérieur
il y a un vide. C'est à cela qu'il faut bien réfléchir,
comment enrichir l'homme pour que de sa richesse intérieure, il
construise sa richesse extérieure. Il nous faut faire quelque chose
sur ce point, car même si les gens peuvent paraître satisfaits
extérieurement, l'individu moderne est souvent perdu intérieurement.
Il y a de grandes révolutions qui se déroulent à
l'intérieur de chacun de nous, mais nous flottons comme des navires
indépendants. Il nous faut bien réfléchir à
comment orienter et régler notre intériorité. Si
vous parvenez à mettre cela en mots, vous aurez traduit l'essentiel.
Je ne veux pas prendre de positions extrêmes comme le fait un Khomeiny.
La religion jusqu'au totalitarisme, ce n'est pas ma position. Il faut
au contraire agir très tranquillement, sans violence, pas à
pas et patiemment pour éviter de tomber dans d'autres extrêmes.
Y. N.
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