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LECH WALESA: "LA FORCE DES FAITS"
par Yves Nidegger (Les Faits, juin 1985)

Le contact entre Lech Walesa et les journalistes occidentaux ne se fait pas toujours dans un climat de compréhension suffisante. Le leader du syndicat interdit ne tient pas à aborder de front les questions directement politiques, considérant que, dans la situation actuelle, ce n'est pas l'approche la plus efficace. Il se lance volontiers dans des explications imagées qui laisseront peut-être certains sur leur faim mais permettent de percevoir une réalité polonaise plus profonde peut-être que les titres fracassants. Nous sommes allés le rencontrer chez lui à Gdansk, où il vit avec sa femme et ses sept enfants dans un appartement très simple d'une cité ouvrière. Les voisins du dessus, chez les Walesa, c'est la police, et le plafond est truffé de micros. Voici néanmoins ce qu'il nous a confié.

- Après trois ans et cinq mois de clandestinité, quelle est la situation de Solidarnosc aujourd'hui ?
- On ne peut pas véritablement parler de clandestinité dans la mesure où la plupart de nos actions sont entreprises ouvertement. Notre situation, sous certains aspects, s'est améliorée. Nous sommes sensiblement plus nombreux qu'auparavant. Sous d'autres aspects, bien sûr, elle est devenue plus difficile. Par exemple en tant qu'organisation nous disposons de généraux, d'officiers supérieurs et de nombreux soldats de ligne mais nous manquons de sous-officiers. Ces sous-officiers, qui formaient la force la plus importante de notre mouvement, ont été arrêtés et licenciés. Ils étaient de bons professionnels, leaders de groupes de 20 à 30 personnes, de bons collègues aussi et ce qu'ils disaient était suivi par les autres. Cette force de notre mouvement s'était constituée d'elle-même par les années de travail côte à côte dans les mêmes entreprises, par les discussions quotidiennes, par les bières bues ensemble et le travail de tous les jours. C'est cette catégorie de militants qui a été particulièrement visée et démembrée par les autorités. Il faudra du temps pour reformer cette couche de leaders efficaces. D'un point de vue militaire, nous savons bien qu'il ne suffit pas d'avoir des généraux et des soldats, il est absolument nécessaire d'avoir de bons sous-officiers.

L'âme polonaise

- Une nation, tout comme un individu, se transforme à travers les expériences. L'expérience polonaise de résistance idéologique contre le totalitarisme communiste est unique. En quoi pensez-vous que l'âme polonaise soit en train de s'enrichir et qu'acquiert-elle en ce moment que d'autres nations pourraient hériter ?
- A mon avis l'événement polonais consiste dans le fait que nous voulons désormais être satisfaits non seulement du point de vue matériel mais aussi du point de vue spirituel. Et notre intention est d'équilibrer les deux points de vue. Dans la conscience d'après août 1980, ces éléments moraux sont devenus de plus en plus importants. C'est-à-dire que nous voulons une sanctification du travail et des effets du travail. Nous refusons de travailler sans but, sans une idée précise. Nous ne voulons pas seulement recevoir notre salaire sans comprendre. Nous voulons faire chaque chose en connexion avec un certain but, une certaine idée.

Quel dialogue ?

- En 1983, le Pape Jean-Paul II avait souhaité voir s'établir un dialogue en Pologne entre l'Etat et la nation. A quelles conditions pensez-vous ce dialogue possible, particulièrement après l'affaire Popieluszko ?
- Je pense que tôt ou tard et partout c'est le dialogue qui finit par l'emporter. Les batailles ne sont qu'une phase, elles doivent ensuite céder le terrain à d'autres solutions. C'est chez nous le cas aussi, je crois. Avant d'arriver à un compromis il faut d'abord parler de dialogue, c'est-à-dire que la première des conditions est de trouver une place avec une table autour de laquelle on puisse venir discuter. Tôt ou tard les conditions qui nous amèneront à cette table vont se présenter et il n'est pas important de savoir qui, quelles personnalités, viendront pour y négocier.

- Cependant, pour qu'il y ait dialogue, il faut être deux à le vouloir.
- Oui, mais je suis persuadé que toutes les guerres, toutes les batailles du monde ont fini à la table de négociation et la nôtre se finira ainsi.

Hors du communisme

- D'ici la fin de ce siècle, le communisme sera devenu un problème auquel seront confrontées toutes les nations du monde, que voudriez-vous que le monde libre d'aujourd'hui apprenne de l'expérience polonaise ?
- Pour ce qui est du communisme, je ne voudrais pas me prononcer pour ou contre, je me situe en dehors de cela. En Occident il existe une certaine identification avec les groupes politiques et les partis établis. La Pologne a rejeté l'identification à une direction politique définie. Ce qu'il faut offrir c'est de meilleures solutions, pas des slogans politiques. Je veux dire que la société polonaise est beaucoup plus pour de meilleurs programmes que pour une identification politique. Nous avons connu différents partis, nous avons écouté les positions de gens n'appartenant à aucun parti ; je pense que l'avenir sera plutôt basé sur un programme que sur une ligne politique. Je pense qu'aujourd'hui, avec l'aide de l'informatique, nous sommes en mesure d'établir un programme efficace. En Occident, derrière les programmes, ce sont des partis qui se présentent mais en Pologne, parce que nous avons connu des périodes avec et sans partis, nous en sommes venus à envisager une conception nouvelle qui ne repose pas sur la question strictement politique. Cela parce que nous avons fait de mauvaises expériences avec la question politique.

Providence divine ?

- C'est la conjonction d'une série de facteurs extraordinairement positifs qui a permis l'avènement de Solidarnosc en septembre 1980. Attribuez-vous cela à une providence divine ?
- Etant croyant, je suis absolument persuadé que rien ne peut arriver sans Dieu. Cela dit, on peut prévoir certains événements à partir d'informations dont on dispose et de l'aide de l'informatique par exemple. Lorsqu'un événement significatif se produit, les croyants parlent du doigt de Dieu dans l'histoire, les autres préfèrent parler des facteurs qui ont déterminé cet événement. Ces deux façons de voir, d'ailleurs, ne sont pas contradictoires.

Espoir tenace

- Une des choses qui m'a le plus frappé en visitant les églises polonaises, c'est d'y rencontrer la jeune génération animée d'un espoir introuvable en Occident. Quel est à votre avis la source de l'espoir des jeunes Polonais ?
- Dans notre situation, on se doit de rechercher même les choses impossibles. Nous nous souvenons de nos origines et c'est la force des faits qui nous conduit à la foi en notre religion. Cela soutient nos valeurs morales, nous permet de trouver l'espoir et de faire des sacrifices. Bien sûr on oublie facilement Dieu lorsque l'on vit dans des conditions favorables mais si vous aviez en Occident une situation plus difficile, je suis persuadé que ce serait semblable. C'est un viel adage qui dit que quand quelque chose va mal, on se tourne vers Dieu, et votre jeunesse, en cas de catastrophe, le ferait aussi. Bien sûr, lorsque la vie est trop confortable, il est plus difficile de se souvenir de Dieu, d'être honnête, de partager les biens dont nous disposons, de se souvenir des vieillards etc. Il faut également penser aux comptes que nous aurons à rendre devant Dieu un jour. Très souvent nous oublions que nous ne sommes sur terre que pour un temps et que nous laisserons tout ce que nous avons gagné en partant ; même si on vit cent ans, c'est ensuite un autre qui utilisera nos biens plus tard. Les jeunes gens, en particulier si tout va facilement, oublient ces réalités.

Spirituel

- J'ai l'impression que, pour différentes raisons, le public occidental n'est pas en mesure d'apprécier ce qui se passe réellement en Pologne. Pourriez-vous dire ce qui vous paraît être l'essentiel à faire comprendre sur la Pologne d'aujourd'hui ?
- Sans aucun doute c'est le point que nous avons déjà abordé: sanctifier le travail et les effets du travail, afin d'atteindre une satisfaction spirituelle en même temps que de réussir matériellement. Je sais que c'est un peu difficile, mais c'est ce que je voudrais vous voir exprimer en mots pour l'expliquer au public occidental. Il existe toutes sortes de prises de positions qui restent uniquement extérieures, superficielles. D'ailleurs il peut sembler que vu de l'extérieur, nous sommes dans un état satisfaisant mais à l'intérieur il y a un vide. C'est à cela qu'il faut bien réfléchir, comment enrichir l'homme pour que de sa richesse intérieure, il construise sa richesse extérieure. Il nous faut faire quelque chose sur ce point, car même si les gens peuvent paraître satisfaits extérieurement, l'individu moderne est souvent perdu intérieurement. Il y a de grandes révolutions qui se déroulent à l'intérieur de chacun de nous, mais nous flottons comme des navires indépendants. Il nous faut bien réfléchir à comment orienter et régler notre intériorité. Si vous parvenez à mettre cela en mots, vous aurez traduit l'essentiel. Je ne veux pas prendre de positions extrêmes comme le fait un Khomeiny. La religion jusqu'au totalitarisme, ce n'est pas ma position. Il faut au contraire agir très tranquillement, sans violence, pas à pas et patiemment pour éviter de tomber dans d'autres extrêmes. •Y. N.

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