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RÉSISTANCES POLONAISES
par Yves Nidegger (Les Faits, juin 1985)
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Depuis plus de trois ans maintenant, les grands titres à propos de la Pologne ont disparu des média occidentaux pour laisser la place à des communiqués sporadiques faisant état d'incarcérations arbitraires, de brutalités jusqu'au meurtre sur la personne de prêtres trop engagés, d'une campagne de presse organisée contre l'Eglise catholique ou de l'arrestation, çà et là, d'un journaliste occidental. Les faits divers presque banals d'une dictature classique. A tel point qu'on se demande si nous n'allons pas déjà oublier le formidable espoir de septembre 1980, nos applaudissements d'alors, notre surprise, nos craintes aussi devant cette ébauche de bouleversement. Nous n'allons pas tourner la page d'un épisode héroïque de notre histoire contemporaine (et Dieu sait s'ils sont rares) sans poser d'autres questions. Est-ce que vraiment l'été polonais aurait été fatalement refroidi au contact inévitable d'un hiver soviétique dont on connaît les rigueurs ? Qu'est devenu Solidarnosc depuis son interdiction et depuis l'état de siège ? Et surtout comment la nation de Pologne ressent-elle son destin, vit-elle son présent et regarde-t-elle son futur ? Pour tenter de répondre à ces questions (et à bien d'autres) nous avons voulu rencontrer la Pologne profonde au moment de Pâques, un moment intensément religieux mais aussi traditionnellement patriotique chez un peuple plus souvent asservi qu'indépendant et pour lequel l'Eglise fut tant de fois le seul lieu possible où pleurer la patrie et nourrir l'espoir. On ne voit bien qu'avec le coeur, l'essentiel est invisible pour les yeux. Ce ne sont certainement pas les réalités de la Pologne actuelle qui donneraient tort au petit prince de St-Exupéry. De même que la souffrance véritable qu'endure le peuple polonais ne se laisse guère voir à l'oeil nu, tant on refuse, âme slave oblige, d'afficher sa misère et tant on s'applique, en dépit de tout, à soigner ses apparences, de même il n'est pas possible, sans pénétrer dans l'aspect religieux du pays de comprendre ce qui se passe vraiment en Pologne. Si Lech Walesa et ses amis ont dû, depuis l'état de siège, se tourner vers une forme d'action plus décentralisée, moins spectaculaire et donc moins gratifiante sur le plan de l'impact dans les média, cela ne signifie pas que la révolution polonaise se soit éteinte, bien au contraire. La révolution est bien vivante et elle suit son cours, mais c'est une révolution des consciences, une révolution silencieuse. Il apparaît que la nation toute entière a fixé son programme d'action : reconquérir ses libertés, mais sans en avoir l'air, tout en le faisant chaque jour avec un acharnement tenace et en commençant par les libertés les plus fondamentales, celles que l'on ne peut que difficilement lui reprendre, la liberté d'être, de s'exprimer, et d'affirmer sa dignité. Une attitude déjà résumée ironiquement par Adam Michnik : " Apprendre à vivre librement dans un pays libre. " Résistance morale A travers 40 années de régime communiste, la nation polonaise a développé une sorte de réflexe automatique de résistance morale et d'auto-organisation face aux constantes pressions du pouvoir. C'est ainsi qu'elle s'applique inlassablement à reconquérir ce que les autorités s'évertuent à lui soustraire. Les libertés de parole, par exemple, acquises âprement au cours des dernières années 1970, ces libertés qui permirent l'organisation des grèves puis la fondation officielle du syndicat Solidarnosc le 10 novembre 1980, furent balayées d'un jour à l'autre par le coup de force de décembre 1981. Elles ont pourtant réapparu au grand jour malgré une coupure d'un an sous l'état de guerre. On s'exprime aujourd'hui à peu près librement, on écoute, aussi fort qu'on le désire, chez soi et même au travail, les programmes de la BBC, " Voice of America " ou d'autres radios étrangères, quand ce n'est pas les émissions clandestines de Radio-Solidarnosc. La presse et l'édition parallèles, religieuses ou laïques connaissent pour leur part un développement florissant. Ces résultats sont rendus possibles par cette attitude d'insoumission systématique et de refus de coopération avec tout ce qui vient du pouvoir qui caractérise le peuple polonais. Parti marginalisé Si le parti communiste polonais, fondé en 1918, n'a jamais été très à l'honneur dans le pays, il est aujourd'hui purement et simplement marginalisé. Son idéologie est tombée dans une telle désuétude que l'équipe Jaruzelski, qui n'ose plus y faire la moindre allusion dans ses discours politiques, se retrouve privée de tout support ou justification idéologique et contrainte de régner par les moyens d'une dictature militaire classique. Le parti aurait perdu 800000 membres (un quart de ses effectifs) depuis août 1980. Il semble d'ailleurs qu'un bon nombre de ceux qui conservent leur carte, par opportunisme professionnel le plus souvent, se retrouvent malgré tout sur les bancs des églises le dimanche. Par comparaison, le syndicat interdit Solidarnosc peut s'appuyer sur 10 millions de membres inscrits pour une population globale de 35 millions d'habitants.
Société préservée Par son refus de participer, si peu soit-il, au jeu gouvernemental, le peuple put préserver son pays, au cours des dernières décennies, d'une réelle communication. Privé d'un parti assez fort pour imposer son contrôle sur l'idéologie comme sur la gestion nationale, les communistes polonais ne purent jamais faire appliquer efficacement ce système de délation et de surveillance qui assure l'autorité des appareils marxistes-léninistes en général. Une situation hautement appréciable sur le plan humain qu'on ne retrouve guère dans d'autres pays satellites de l'Union soviétique. De plus la communication économique est restée largement inachevée puisque 83% des terres cultivables sont encore aux mains de paysans propriétaires, que 40% des Polonais sont propriétaires et qu'on a encore largement recours au commerce privé, en comparaison bien sûr avec d'autres démocraties populaires européennes. Sur le plan économique, il faut savoir aussi que la Pologne entretien plus d'échanges avec l'Occident qu'avec les pays du Comecon. Sur le plan des institutions, une seule parvint à survivre à 40 ans de tutelle soviétique, mais son rôle est fondamental, c'est l'Eglise catholique. Une Eglise qui, sous la direction de primats inflexibles comme les cardinaux Hlond et Wyszynsky, put maintenir son existence face au pouvoir tout en refusant tout compromis sur l'essentiel et qui parvint à déjouer les nombreuses tentatives d'infiltrations. Une Eglise devenu le rempart de la conscience nationale, capable d'offrir sa protection à la nation aux prises avec le régime et qui seule incarne aujourd'hui la véritable légitimité aux yeux du peuple. Tradition nationale La convergence très forte qui existe entre foi religieuse et cause nationale en Pologne est particulièrement bien illustrée par une tradition qui consiste à décorer les églises lors de certaines fêtes religieuses. Avec la formation du nationalisme polonais au 19e siècle et la cristallisation définitive d'une identité nationale catholique (selon la formule Polak-Katolik), on assista à l'apparition d'un véritable messianisme national. Stimulé par des figures comme le poète romantique et patriote Adam Mickiewicz (l'Hugo polonais), ce courant favorisera l'idée selon laquelle le peuple polonais est un peuple élu par Dieu et donc promis à une destinée providentielle. Dans cette optique, la Pologne représente la nation chrétienne par excellence, la nation martyrisée et crucifiée à travers son histoire, qui tel le Christ après son calvaire sera finalement ressuscitée et glorifiée. Cette notion du peuple déchiré capable de toujours renaître de ses cendres était d'ailleurs déjà présente en Pologne à travers le personnage de St-Stanislas, son saint patron. Selon la légende, le corps démantelé de cet évêque de Cracovie, assassiné il y a 9 siècles par le pouvoir royal, s'était miraculeusement reconstitué. Dans le climat insurrectionnel du 19e siècle, et particulièrement lors de la révolution de 1863 contre les Russes, on se mit à décorer le tombeau du Christ à Pâques en utilisant des symboles qui vont associer la passion du Christ aux tribulations endurées par la nation. Ce sera une manière de parler et d'interpréter les événements politiques du moment à travers l'art et le symbolisme sous la protection de l'Eglise. Ainsi s'opéra une identification profonde entre la célébration religieuse et la manifestation politique. Comme aucun pouvoir n'osera désormais entrer en conflit direct avec l'Eglise, cette tradition va se maintenir jusqu'à aujourd'hui. Elle sera pratiquée régulièrement dans quelques églises du coeur de Varsovie pour s'étendre à l'ensemble de la nation dans les moments particulièrement intenses de son histoire moderne comme les insurrections du 19e siècle, les années d'occupation nazie et bien sûr les événements récents depuis l'avènement de Solidarnosc. Après le meurtre du Père Popieluszko l'identification foi-cause nationale atteint un paroxysme. En tant que Polonais, le prêtre de Solidarnosc représente l'ensemble du peuple qu'on exécute ; en temps qu'homme de Dieu, il est l'héritier d'une tradition de saints et de martyrs qui payèrent de leur vie la libération de l'humanité. En préparant la tombe du Christ de Pâques 1985, la Pologne profonde allait tout naturellement faire de très nombreuses références au calvaire de l'abbé de St-Stanislas Koszka. Quel avenir ? Si en 1956 et 68 certains pays est-européens ont regardé vers l'Occident dans l'espoir d'un geste qui n'est jamais venu, on est bien conscient aujourd'hui en Pologne qu'aucun politicien du monde occidental ne songe sérieusement à libérer un pays de l'Est. Les aides et sympathies des sociétés occidentales sont très appréciées mais on considère que géographiquement, historiquement et politiquement la Pologne est déterminée à se trouver dans une situation difficile. Comme la question polonaise n'est primordiale que pour les Polonais eux-mêmes, seul le peuple polonais peut être prêt à endurer les sacrifices nécessaires et ayant été " portés en perte " à Yalta, ils savent très bien qu'aucun changement n'est à attendre à court terme. Ils investissent donc sur le plan idéologique. On note que si des personnalités du KOR (Comité de défense des ouvriers) tels Adam Michnik ou Jacek Kuron bénéficient toujours d'une grande popularité en raison de leur engagement personnel, le courant d'idées qu'ils représentent, la " gauche, laïque ", est en nette perte de vitesse. On est de plus en plus conscient en Pologne de la nécessité d'une identité clairement démarquée de l'idéologie marxiste. A cet égard un mouvement tel que le R.M.P. (Mouvement Jeune Pologne) fondé à Gdansk par un groupe de jeunes intellectuels en 1979, propose une ligne idéologique susceptible de jouer un rôle majeur sur l'évolution des mentalités. Sous l'impulsion de l'historien Aleksander Hall, ce mouvement propose une nouvelle réflexion sur la façon d'envisager la libération nationale. Convaincu qu'une action de libération rapide n'aurait aucun effet positif, les leaders du R.M.P. insistent sur la formation de l'élite et renoncent aux manifestations spectaculaires. Ils publient " Politique polonaise ", un magazine trimestriel tiré jusqu'à 5000 exemplaires, dans le but de contribuer à l'éducation des esprits sur le plan politique et philosophique. Proches de Lech Walesa et de l'Eglise catholique, leurs positions peuvent s'illustrer par ces deux extraits d'une de leurs déclarations : " Nous devons actuellement tolérer l'Etat communiste, nous y sommes tout simplement condamnés. Cela ne veut pas dire que nous devons le regarder passivement. Par une pression constante nous pouvons faire réduire son entrave à l'évolution nationale. " Liberté intérieure " Une nation intérieurement souveraine c'est une nation qui façonne consciemment son avenir, qui est consciente de ses objectifs. C'est une nation d'hommes libres, au sens le plus profond et chrétien de la notion de liberté. " Cette conviction qu'il est possible de trouver une liberté intérieure, malgré le climat politico-social oppressant de même que ce besoin impérieux, ressenti par beaucoup, d'une conception idéologique solide capable de prendre le contre-pied de la doctrine officielle communiste, ont conduit la majeure partie de la population, croyante ou non, à emboîter le pas à l'Eglise catholique. Pourtant on assiste moins à une prise en main du peuple par l'Eglise qu'à une mobilisation du peuple lui-même qui se rassemble dans les églises et, avec le clergé, exprime son identité et ses aspirations nationales. Si la confrontation politique ouverte avec le régime est impensable, on peut toutefois par le biais de l'éthique et de principes religieux, ouvrir des brèches dans le pouvoir des autorités. Ainsi cet extrait d'une homélie de février 1984 prononcée par le Père Popieluszko à propos du rôle de l'école. " Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous vivons une époque caractérisée par une lutte pour le monopole de l'éducation athée, l'éducation sans Dieu, l'arrachement de Dieu du coeur des enfants et des adolescents. Regardons aujourd'hui ce problème de plus près. La vie d'un enfant commence sous le coeur de sa mère. C'est cette mère qui porte la plus grande peine pour que cet enfant puisse voir le jour et ce sont ensuite les parents qui vont se charger de son éducation. Ce n'est que plus tard que l'école et toute la société prendront part au processus de l'éducation. Dans son domaine de travail, toutefois, l'école reste dépendante des parents. L'école ne peut pas détruire dans l'âme de l'enfant toutes les valeurs qui y ont été gravées par la famille. Ce ne peut pas être le rôle du gouvernement que d'imposer au peuple sa religion, de lui dicter ce qu'il doit croire et ne pas croire. " Ou cette banderole sur la tombe du prêtre assassiné qui a tout d'une déclaration de guerre : " Jerzy, nous te le jurons, nous vaincrons ce dragon rouge ! " Rôle de l'Eglise On le voit, en confortant la population dans sa conviction de mener une lutte légitime, d'être du bon côté, l'Eglise sert de tuteur à une nouvelle conscience nationale en formation. L'impact de son action dépasse automatiquement le cadre strictement religieux, puisqu'elle traduit et édite toutes sortes d'ouvrages susceptibles de servir d'alternative à la doctrine matérialiste. (Par exemple les livres du Dr A. Moody, " La vie après la vie " etc. se vendent dans presque chaque église). Elle diffuse également des informations et des statistiques d'intérêt social que le gouvernement ne publie pas, comme sur le taux d'avortement (très élevé en Pologne, un tiers des grossesses sont interrompues). Elle diffuse des informations sur les moyens de contraception naturelle, décourage les abus d'alcool par des slogans du type: " Solidarité et Sobriété ". Elle encourage aussi la pratique religieuse en l'associant à la lutte pour la liberté : " l'eucharistie, un sacrement pour les hommes libres ".
Ferveur extrême Sous l'émotion de la toute récente affaire Popieluszko, la ferveur religieuse à Pâques cette année était extrême. C'est ainsi qu'après la célébration des " messes pour la Patrie " le dimanche des Rameaux, un événement auquel toute la nation, entassée dans les églises, vint participer et au cours duquel on chanta des chants patriotiques en levant les doigts en signe de victoire, et l'on pria pour le syndicat Solidarnosc, pour Lech Walesa, pour les prisonniers héroïques et pour le gouvernement (afin qu'il comprenne que gouverner signifie servir et non tyranniser (sic), le PRON (conseil militaire de défense nationale) convoqua Mgr Glemp pour une nécessaire mise au point. A ce propos, la toute récente campagne de presse contre les abus de l'Eglise qui tyrannise la population est à comprendre comme une sonnette d'alarme tirée par les autorités en face d'un phénomène incontrôlable. copyright © 1985 par Les Faits, Genève. Tous droits réservés
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