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NIDEGGER.net > Publications > Forum - Illustration "vocation" - 1988 |

Yves NIDEGGER (Genève)
VOCATION SPIRITUELLE DE LA SUISSE
Comme vous le savez, la Confédération a suscité un vaste projet de recherche, le "Programme 21", destiné à explorer la pluralité de notre identité culturelle nationale, ceci dans la perspective de la célébration prochaine du 700ème anniversaire du Pacte de 1291. Par ailleurs, l'année même où nous allons entamer notre 8ème siècle d'existence confédérée, 1992, sera le début d'une expérience nouvelle pour l'Europe avec le marché unique. C'est dire que ces quatre prochaines années vont à coup sûr nous faire vivre un débat, qui va aller en s'intensifiant, autour de la double question du futur de notre spécificité culturelle et politique d'une part, et de l'opportunité d'une intégration mesurée à cette nouvelle Europe économique en formation.
S'il nous a semblé opportun, comme premier thème abordé dans le cadre de ce Forum, de poser la question de l'identité spirituelle de la Suisse, c'est bien parce qu'il nous semble qu'au-delà de la fidélité que nous devons à nos intérêts économiques et à notre tradition d'indépendance, il est une fidélité plus essentielle encore et plus déterminante pour notre destin, c'est celle que nous devons à notre identité et à notre vocation spirituelle nationale. De même que pour un individu il ne saurait y avoir de bon choix qui serait en contradiction avec son identité profonde ou avec sa vocation particulière, de même une nation ne saurait tirer bénéfice d'une ligne politique qui contredirait les fondements sur lesquels elle repose, qui violerait son identité profonde ou qui négligerait sa vocation. La Suisse d'aujourd'hui se trouve à la croisée des chemins, face à l'Europe et au monde bien entendu, mais également et peut-être surtout, face à elle-même. Aussi nous a-t-il semblé important d'ouvrir cette journée de discussion par une tentative d'éclairer ce que peut être la vocation spirituelle de notre patrie.
Pour nous, d'emblée, cette vocation est à situer dans le cadre de l'histoire européenne. Effectivement, la Suisse fut fondée dans des circonstances bien spécifiques, directement liées au destin de l'Europe, je dirais même à la tragédie européenne. Pour éclairer notre propos, il nous faut, si vous le voulez bien, remonter au concept sur lequel s'est construite l'idée force de l'Europe en tant que chrétienté d'Occident, concept qui fut en vigueur à travers tout le moyen age. Cette idée force, c'est la réalisation de la Cité de Dieu, c'està-dire de cette vision jaillie de l'esprit de Saint Augustin, à l'orée des temps barbares, au moment de l'effondrement de l'empire romain. Une vision qui appelait à fonder un nouvel ordre universel sous l'égide de princes qui pratiqueraient les vertus évangéliques de charité et de justice et sous le patronage d'une Eglise puissante et rayonnante. Il s'agit donc d'un concept qui voit le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel centralisés et qui prévoit un destin propice pour toute la société, dans la mesure où ces deux pouvoirs sauraient maintenir une relation de très proche coopération. Et effectivement, l'on verra, dans le développement de l'histoire du moyen âge, les phases de prospérité et de dépression alterner en fonction de moments d'harmonie ou de rupture intervenant dans la relation des tenants de ces deux pouvoirs.
C'est à Charlemagne que, dans un premier temps, il incombera de réaliser cet idéal augustinien. Mais l'empire des carolingiens va faire naufrage, miné par des querelles intestines, déstabilisé par les disputes avec la papauté, il finira submergé par les vagues d'envahisseurs hongrois, normands et sarrasins. Quant à la papauté, elle allait subséquemment entrer dans la phase la plus dégénérée de son histoire.
Mais le flambeau sera repris, dans un second temps, par la dynastie saxonne des Othoniens de Germanie qui s'affirme au 10 siècle comme le dépositaire de l'idéal carolingien. L'autorité impériale est rétablie, de même que celle des papes et, sous Othon III, ce sera la restauration de la synthèse de ces deux universalismes romain et chrétien. En l'an mil, convergence extraordinaire, on retrouvera à la tête des deux principales souverainetés de leur temps deux hommes qui étaient animés par la même idée grandiose. Le jeune Othon III, d'une part, qui avait pris le titre de "Serviteur des Apôtres", donnant ainsi à la fonction impériale le caractère d'un sacerdoce, et son propre maître spirituel, Sylvestre II, d'autre part, un homme issu de l'ordre de Cluny, c'est-à-dire d'un ordre réformateur à l'intérieur de l'Eglise Catholique. Par l'étroite collaboration des deux figures dominantes du pape et de l'empereur, ces deux moitiés de Dieu, selon la description de Victor Hugo, c'est toute une nouvelle ère de prospérité spirituelle et matérielle qui va s'ouvrir pour la chrétienté d'Occident : essor économique, boom démographique et rayonnement de la culture chrétienne du moyen âge.
Et puis, entre-temps, l'empire s'était divisé et, avec la dynastie des Capétiens, le roi des Francs va devenir une sorte d'empereur bis, en retrait vis-à-vis du souverain germanique, mais comme lui investi par Dieu et considéré comme le digne continuateur des rois d'Israël. Nous avons donc trois figures centrales en Occident et tout désormais va se jouer autour de leur relation et autour de la relation sans cesse difficile à équilibrer entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel. Malheureusement, les papes vont graduellement construire un véritable empire temporel théocratique, excommuniant les souverains qui leur résistent, aboutissant à une sorte d'impérialisme pontifical. De son côté, Frédéric II de Hohenstaufen, pour revigorer sa souveraineté, prendra ses distances vis-àvis du Saint-Siège en établissant une monarchie centralisée de caractère laïque, voire pangermanique, coupant définitivement l'idée impériale de ses racines chrétiennes. Il sera excommunié, déchu de tous ses trônes, par le pape Innocent IV, qui parviendra à l'isoler complètement, et lorsqu'il mourut en 1250, la disparition du dernier des Hohenstaufen marquera la chute définitive de la splendeur impériale. De 1250 à 1273 va s'ouvrir une période de quasi vacance du trône impérial et les empereurs qui vont se succéder après 1273 seront incapables de redonner vie à l'idéal universel du Saint Empire Romain Germanique comme axe de la chrétienté. Et si tout cela doit nous intéresser, c'est parce que, précisément, c'est durant cette période de vacance du pouvoir impérial que vont se constituer les fondements de ce qui débouchera sur le Pacte de 1291.
L'empire a succombé, au milieu du XIIIème siècle, à l'offensive théocratique de la papauté, mais celle-ci, victorieuse en apparence, était blessée, presque aussi grièvement que son rival. Elle va immédiatement s'enfoncer dans la corruption. Pas moins de 12 papes vont se succéder jusqu'en 1294 sans parvenir à redresser le cours des choses. Trois d'entre eux mourront en moins d'une année. On verra même des cardinaux divisés se battre dans les rues de Rome.
Ce sera à la troisième puissance européenne de l'époque, celle du roi de France, de reprendre à son compte l'idéal augustinien. Parce que la monarchie capétienne était héréditaire, l'intervention du pape à chaque couronnement n'était pas nécessaire comme c'était le cas pour l'empire. Et cette particularité va permettre au royaume des Lys de rester à l'écart des dangereuses disputes avec la papauté tout en gardant un respect fondamental envers la fonction pontificale. Il en résultera toute une époque de prospérité qui connaîtra son apogée avec Louis IX, dit Saint Louis, un souverain dont le règne correspond au point culminant de la civilisation du moyen âge et représente incontestablement l'exemple le plus probant d'un pouvoir temporel inspiré par l'idéal chrétien dans toute l'histoire médiévale. Cette époque faste pour la France, devenue "le four où cuisait le pain d'Occident" est le moment de son rayonnement intellectuel et spirituel. C'est l'époque de la construction des cathédrales et de la floraison des ordres monastiques. Pourtant, très rapidement, dans le vide créé par l'effondrement de l'empire, l'idée monarchique française va subir de profondes déviations, outrepassant les limites éthiques admises jusque-là. Avec Philippe II, puis Philippe le Bel, ce qui plaît au prince aura valeur de loi et l'idéal des premiers Capétiens n'y survivra pas. Lorsque Philippe le Bel va kidnapper le pape à Agnani, en 1309, pour le faire siéger en Avignon, ce sera la fin de la dynastie. Tout s'enchaîne très vite : les trois fils de Philippe le Bel montent successivement sur le trône et meurent tous les trois sans laisser de descendance. C'est eux qu'on appellera les Rois Maudits. Et immédiatement après, c'est la Guerre de Cent Ans. Pendant plus d'un siècle, la France va connaître le flux et le reflux de l'occupation anglaise. C'est aussi une période de dépression économique, artistique, culturelle, marquée par des révoltes de paysans, des vagues d'antisémitisme, et puis la peste noire, en 1348. L'Europe a pris les allures d'un gigantesque charnier. Ce que nous voulons relever ici, c'est que dans ce malheur des temps, c'était l'idée force de la conscience médiévale qui s'effondrait : l'idée de chrétienté, au sens où l'on pouvait croire en la possibilité réelle de fonder une société unifiée, pour laquelle les souverains feraient appliquer les principes évangéliques et dans laquelle les hiérarchies sociales seraient le reflet fidèle d'un ordre divin. Une société également où l'ensemble des chrétiens prendraient en mains leurs responsabilités face à un monde à sauver. Et cette idée précisément ne se relèvera pas.
Ce préambule était nécessaire pour situer le décor : c'est dans ce contexte qu'un échec consommé des souverainetés temporelles et spirituelles de l'Occident, et dans le vide qui s'en suivra, que va se sceller le Pacte de 1291. Ce Pacte, en fait, est comme le point d'orgue qui annonce qu'une certaine idée de l'Europe est définitivement révolue. En établissant une puissance politique et militaire redoutablement indépendante sur le passage du Gotthard, en se jurant une alliance qui doit, s'il plaît à Dieu, être perpétuelle, les Confédérés se saisissent du lien de communication physique, le Gotthard précisément, entre le pape et l'empereur. Ils soulignent la faillite de leur relation et de toute l'idée de société européenne qui était basée sur cette relation. Ils annoncent que désormais le concept de communauté européenne devra se trouver des fondements nouveaux.
Dès lors, faut-il voir, dans cette longue série de défaites cuisantes insolemment infligées par les guerriers confédérés aux monarchies européennes (ils s'en prendront à l'empereur, ils s'en prendront au roi de France, ils sauront exercer leur influence jusque sur les papes), faut-il voir là une expression du jugement de Dieu, au même titre que la peste noire, qui s'abat sur l'Europe en déroute? Ou peut-être d'un point de vue plus politique devons nous penser qu'à un échec des pouvoirs centralisés, allaient naturellement succéder les prémices d'un modèle décentralisé, basé sur une méfiance fondamentale envers tout principe centralisateur, un modèle en somme qui reprendrait à son compte l'idéal médiéval d'avant les dynasties othoniennes et capétiennes qui avaient échoué, c'est-à-dire, de cette époque féodale morcelée où n'avait pas encore émergé de conscience nationale et où le sentiment dominant était celui d'une communauté de destin au-delà des particularismes locaux et linguistiques, une communauté qui englobait toute la chrétienté au sens d'une collectivité universelle solidarisant l'ensemble des baptisés ? Ce qui frappe en tous les cas, c'est de voir que notre première tranche d'histoire confédérée, qui se caractérise par des succès militaires fulgurants (puisqu'on voit se dessiner en deux siècles de conquêtes le projet d'un grand état au coeur du continent, englobant la Lotharingie, la Lombardie, et dont les gardiens du Gotthard détiennent la clé), que cette première période de succès militaires irrépressibles en Europe va s'arrêter net en 1515. 1515, c'est bien sûr le moment où militairement et politiquement, avec François 1er, la France est de retour, mais c'est également le moment où le souffle de la Réforme va toucher l'Europe (la Renaissance l'a déjà touchée) et où un nouveau concept européen va être élaboré. Ce concept même qui jettera les bases du modèle de l'Europe démocratique telle que nous la connaissons aujourd'hui.
L'idéal suisse, pour sa part, ne repose jusqu'à la Réforme que sur des liens qui sont de l'ordre du contrat. Depuis le Pacte originel de 1291 s'étaient multipliés des traités bilatéraux, qui réglaient les relations des Confédérés entre eux, leur garantissant une indépendance politique définie de cas en cas. Il s'agit d'une structure purement extérieure, volontairement privée de fondements méthaphysiques. Il s'agit finalement du pari, en l'occurrence gagné, qu'il est possible de se gouverner soi-même, de manière stable, en ayant recours à un arbitrage purement horizontal, sans figure centrale, sans autorité supracantonale. Une idée de la nation qui relève moins de l'appartenance à un domaine particulier qu'à un mode d'association, qu'à une formule contractuelle. Ce sens du contrat, cet attachement à la parole jurée gardera un ascendant d'ailleurs très fort sur l'esprit des suisses jusqu'à nos jours. Nous ne sommes pas devenus le pays des banques et des assurances tout à fait par hasard. Mais à partir du XVIème siècle, on va assister à la rencontre providentielle entre cet esprit des ligues suisses, insistant sur les particularismes, avec un courant spirituel à qui il va incomber d'insuffler une âme, si l'on peut dire, à ce corps jusque-là privé de perspectives métaphysiques. Ce courant sera celui de la Réforme, prolongé au XVIIVème siècle, et pour la Suisse en particulier au XIXème siècle, par le Piétisme.
La pensée du courant Protestant qui va déterminer le profil que nous adopterons en matière d'éthique politique, sociale et même économique, est celle de Jean Calvin : non que le Protestantisme suisse ait épousé le Calvinisme dans sa majorité, loin s'en faut, mais à cause des prolongements socio-politiques et socio-économiques de la théorie de la Prédestination, qui deviendront la composante majeure de l'âme du fédéralisme. Je m'explique : le problème de tout système politique tourne autour de la place de l'individu dans la société et face à l'Etat. Pour Calvin, l'individu étant prédestiné de manière absolue, la force de son libre arbitre vis-à-vis de Dieu est nulle. De ce point de vue, l'individu ne devrait pas prendre trop de place. Par contre, et toujours en vertu de la même prédestination, la personne à laquelle Dieu a suscité une vocation individuelle particulière, représente une force inaliénable, même en face de l'Etat. Toutes les formes d'état, pour Calvin, sont tolérées par Dieu, puisqu'elles existent, et le citoyen leur doit une obéissance fondamentale, mais jamais audelà de ce que sa vocation particulière lui permet. On va donc avoir, avec la pensée calviniste, un modèle original de rapport entre l'Etat et le citoyen, capable de court-circuiter du même coup la tentation individualiste du particulier, (en tout cas dans ses débordements trop visibles) et la tentation autoritariste de l' Etat. A notre avis, c'est dans cette formule que le fédéralisme va trouver ses racines spirituelles. Car cette pensée, c'est le cas de le dire, semble prédestinée à se glisser comme dans un gant à l'intérieur du système contractuel des ligues suisses pour lui fournir ses justifications idéologiques. Dès lors, rien n'arrêtera plus la marche efficace du modèle helvétique. La composante calviniste du fédéralisme suisse avait été remarquablement commentée en 1940 par Denis de Rougemont dans son ouvrage "Mission et Démission de la Suisse", lorsqu'il expliquait que "le citoyen calviniste qui vit profondément et quotidiennement cette doctrine peut comprendre mieux que tout autre le paradoxe politique du fédéralisme : la liberté de chacun, dans une action commune, l'équilibre vivant de tous les complémentaires, l'union dans la diversité". Pour résumer, il nous apparaît que c'est dans cette convergence providentielle entre l'esprit des ligues suisses et le courant de la pensée protestante qu'il faut chercher la clé de la réussite helvétique; dans une formule qui va permettre l'équilibre achevé des forces centrifuges et centripètes sur les deux plans du spirituel et du temporel, et de là permettre l'avènement de la nation même en l'absence de toute homogénéité de culture, de langue, de souveraineté ou de religion.
Comme vous le savez, la pensée calviniste va également façonner notre sens éthique sur le plan économique. L'abondance matérielle, selon la théologie de la prédestination, est le fruit d'un travail opiniâtre de l'homme béni par Dieu. Il en découle que la misère, l'endettement chronique, renvoient soit à une insuffisance de travail, soit à l'absence de la bénédiction divine. Dans les deux cas quelque chose de peu recommandable. Et le pauvre, finalement, ne peut s'en prendre qu'à lui-même, ou alors à Dieu. Cette forme de pensée va d'une part justifier le statu quo social, et d'autre part forger la conscience et le sens des responsabilités qui seront les bases de la prospérité économique de notre pays. En quelque sorte, le citoyen suisse est placé métaphysiquement devant ses responsabilités. A titre d'exemple, lors d'une enquête effectuée en 1960, sous le titre "un jour en Suisse", la question suivante a été posée à travers le pays: "pensez-vous que l'on puisse être un bon Suisse et se lever à 9 heures du matin ?" Si dans la plupart des pays étrangers, la question paraîtrait complètement farfelue, il est au contraire évident pour les Suisses que discipline privée et sens civique sont les deux aspects d'une même vertu patriotique.
Pour en revenir à notre histoire nationale, après la période de 1291 à 1515, durant laquelle les suisses s'étaient comportés comme une puissance militaire expansionniste que l'Europe en déroute avait été incapable de contenir, l'avènement de la Réforme allait susciter toute une redéfinition du concept politique européen. Mais avant que cette idée ne puisse être formulée de manière claire, il fallait en finir avec le moyen âge. Etonnamment, l'histoire de la chrétienté d'Occident suit un cours que l'on peut mettre en parallèle avec l'histoire biblique du peuple juif. Je m'explique : sous la monarchie hébraïque, le destin de tout le peuple se jouait autour de la relation entre le roi, le grand prêtre, c'est-à-dire l'establishment politique religieux, et un prophète qui venait faire tonner la colère de Yahvé dans les temps corrompus. A l'époque de la Réforme, nous trouvons en Allemagne trois figures étonnamment parallèles : l'empereur Charles-Quint, le pape Léon X et la figure prophétique de Martin Luther. A cette époque, la papauté finalement réinstallée à Rome (la longue querelle des papes et des antipapes avait enfin été réglée) se trouvait aux prises avec un nouveau "watergate" romain : le scandale des indulgences. Il y avait peu de chances, en pareilles circonstances, que Léon X prêtât une oreille favorable aux revendications de réforme d'un Martin Luther. D'un autre côté, le personnage de CharlesQuint, que sa position d'empereur plaçait comme arbitre dans la confrontation entre Luther et le pape, était un monarque tout à fait étonnant. Il n'avait que 20 ans lorsque Luther vint à Worms, en 1520, pour débattre de ses thèses. Très ouvert aux idées de la Renaissance, éduqué en Hollande, ce jeune empereur était un idéaliste visionnaire et ambitieux. Il avait hérité de son père Habsbourg archiduc d'Autriche et de sa mère reine de Castille des domaines gigantesques: l'Espagne et ses colonies, les Flandres, l'Autriche et l'Allemagne. On peut imaginer qu'évêques et cardinaux dans l'entourage impérial frémissaient à l'idée de ce qui pourrait se passer si ce diable de Luther parvenait à gagner le jeune empereur à ses thèses antipapistes. Imaginons que Charles-Quint ait été sensible au discours prophétique de Luther et qu'il ait mis son poids dans la balance du côté d'une réforme de l'Eglise par l'intérieur, il eût été largement en mesure de faire entendre raison à une curie romaine en débandade. L'Europe serait sortie du moyen-âge par la grande porte et n'aurait pas eu à connaître la tragique séparation entre catholiques et protestants et les guerres de religion. C'eut été au contraire tout un renouveau de la force spirituelle et de la crédibilité de l'Occident chrétien. Malheureusement, comme vous le savez, cette rencontre fut un échec total : Luther était l'opposé absolu d'un diplomate. Il va ignorer l'étiquette usuelle à l'égard des rois et se montrer même franchement grossier. A tel point que le jeune empereur, vexé, ne sera pas à même de reconnaître le prophète derrière le fils de paysan. Et la suite est connue: plus d'un siècle de conflits religieux qui vont laisser l'Allemagne exsangue. Charles-Quint, quant à lui, va abdiquer en 1555, après avoir finalement accordé la liberté de cuite aux Luthériens. On sait que, tenaillé par un profond sentiment d'échec, il se retirera au monastère de Yuste.
C'est en France que les guerres de religion vont prendre le caractère le plus cruel, sinon par le nombre de morts, du moins par la marque profonde de division qui affectera la nation toute entière. La contribution française au mouvement de la Réforme a été centrale à partir du moment où le refuge français de Genève va prendre la tête de l'Europe protestante. Au moment où la vague luthérienne s'épuise, Jean Calvin est celui qui va donner un second souffle au Protestantisme en lui fournissant l'ecclésiologie cohérente et la théologie rationnelle que nous évoquions précédemment. Le problème, c'est que Calvin alliait à ces qualités intellectuelles un rigorisme moral, une intransigeance doctrinale et un refus des concessions allant jusqu'à l'intolérance. Déjà, Luther avait lancé le mot d'ordre contre la messe catholique : "J'affirme que la prostitution, le meurtre, le vol, l'adultère, sont moins pernicieux que l'abominable messe papiste". Mais les Protestants français, purs et durs, vont aller encore plus loin en dénonçant le coeur de la messe, c'est-à-dire l'acte de prendre l'hostie, comme un sacrilège, un geste directement inspiré par Satan. Et jamais, semble-t-il, un conflit n'avait déchaîné tant de passion, tant de haine de part et d'autre. On va assister en France jusqu'à des scènes d'anthropophagie!
L'Europe ne se remettra jamais vraiment des conséquences de la rencontre manquée entre Luther et Charles-Quint. Tant de sang, tant de haine, vont amener les philosophes des Lumières à prendre des positions résolument antireligieuses. Diderot, parmi d'autres, va affirmer que "dès que le nom de Dieu fut prononcé sur cette terre, les hommes commencèrent à se disputer, à se haïr, à s'entre-égorger. C'est ce qu'ils ont fait depuis que cet abominable nom fut prononcé. C'est ce qu'ils continueront à faire jusqu'à la consommation des siècles". Dès lors, lorsqu'il s'agira d'élaborer de nouvelles conceptions politiques au XVIIIème siècle, on aura tendance à se méfier de toute référence au Dieu chrétien. Et finalement la base va être créée pour l'établissement d'un système entièrement fondé sur la négation de Dieu comme condition absolue à l'avènement d'une société meilleure: le marxisme au XIXème siècle.
Malgré ce lapsus sanglant, Luther avait fait triompher le principe démocratique sur le plan spirituel face à la structure centralisée de la hiérarchie catholique. La démocratie politique, tôt ou tard, allait apparaître dans son sillage. L'Europe avait tourné la page du moyen âge et Renaissance et Réforme, par leurs prolongements au cours des siècles suivants, allaient former la pensée occidentale de l'époque moderne. Il est intéressant de noter que la première des révolutions européennes n'a donc pas été une révolution politique, mais une révolution religieuse, et de plus une révolution allemande. Ceci est à première vue étonnant si l'on songe à ces penseurs allemands du siècle passé qui se lamentaient sur leur pays qu'ils croyaient spolié de sa révolution politique et oublié par l'histoire. Le problème est que le cours tragique des guerres de religion aura l'effet de maintenir l'Allemagne divisée et incapable de prendre la tête de l'Europe en tant que modèle politique démocratique d'inspiration protestante. L'Allemagne, au contraire, va connaître des régimes souvent autocratiques à tentation pangermanique, qui trouveront leur désastreuse apogée dans les tragédies des deux guerres mondiales. Quant à la France, les passions antireligieuses de ses philosophes vont orienter sa Révolution en 1789 tout droit vers la terreur. Et finalement, c'est via l'Angleterre, hors du contexte européen, en Amérique, qu'une révolution directement inspirée par le Protestantisme pourra aboutir et établira le modèle démocratique occidental.
Que devient la Suisse dans tout cela ? A la neutralité militaire de fait que les Confédérés avaient dû adopter après Marignan, pour des raisons de politique extérieure autant que de cohésion interne, une neutralité confessionnelle s'était ajoutée, au XVIème siècle, pour des raisons similaires. Ainsi, sans nous mettre à l'abri des crises et des conflits d'ordre confessionnel, loin s'en faut, cette particularité fera que leurs meurtrissures et leurs traumatismes ne seront pas aussi dévastastateurs dans notre pays qu'en France ou en Allemagne, où leurs séquelles sur la vie politique et intellectuelle se font sentir jusqu'à aujourd'hui.
De par sa configuration particulière, la Suisse saura devenir le creuset dans lequel les apports de ces trois révolutions viendront se superposer pour participer ensemble à la formation de notre identité et à l'élaboration de notre système institutionnel. La Révolution Luthérienne, tout d'abord, à travers Zwingli, viendra créer la base du Protestantisme Suisse. La Révolution Française, avec la République Helvétique à l'époque napoléonienne, va poser le principe de l'égalité entre les cantons et donner une touche républicaine à certaines de nos institutions. Finalement, la Révolution américaine, son système fédéral, son système parlementaire, serviront de modèle en 1848 à la conception de nos chambres fédérales.
L'Europe des temps modernes va se caractériser par l'apparition des consciences nationales. Automatiquement, il en découlera un fractionnement du génie culturel et intellectuel européen, l'esprit français, l'esprit allemand, italien, etc., vont s'affirmer dans des mentalités de plus en plus marquées et de plus en plus unilatérales, conditionnant toute la vie culturelle et politique dans leurs territoires respectifs. En Suisse, c'est l'apparente petitesse des identités et la fragmentation de l'être national, qui précisément vont permettre un dépassement facilité de la limite des frontières du pays. Par ses allégeances civiques, le citoyen suisse se rattache à sa commune, à son canton et à la Confédération. Par son allégeance religieuse, à la Réforme ou à l'Eglise Catholique, qui sont mondiales. Par sa langue, au domaine français, allemand ou latin. Par sa culture, aux sources variées de l'Europe antique, médiévale ou moderne. Autant de réalités qui ne se recouvrent que très partiellement et qui vont permettre un très grand nombre de combinaisons originales possibles, faisant de la Suisse le lieu d'une densité culturelle à première vue insoupçonnée. Comme si la Providence avait tenu à conserver ensemble, en un endroit protégé, l'intégralité de l'héritage médiéval européen, ne serait-ce que pour montrer tout le bénéfice qu'il y aurait à tirer de la complémentarité de ces différents esprits.
Dans une Europe, et dans un monde, où la question des nationalismes est loin d'être réglée en cette fin de XXème siècle, l'expérience suisse est là pour proposer une issue. Durant des siècles, nous avons exploré en solitaire les avantages et inconvénients qu'il peut y avoir à vivre sans véritable autorité supracantonale. Puis, en 1848, une fois la décision prise, il ne nous fallut pas plus de neuf mois pour créer un état fédéral. Entre le 17 février, première réunion de la commission, et le 16 novembre 1848, jour de l'entrée en vigueur de la Constitution, après adoption par la Diète et vote du peuple et des Etats, il ne s'est écoulé qu'une gestation de neuf mois. Notre histoire constitue l'illustration irréfutable que ce n'est pas la mise en place des institutions nécessaires à fédérer des souverainetés qui prend du temps, mais bien les nombreuses crises qui en précèdent la volonté politique. En tant que seule fédération qui ait su perdurer à travers sept siècles de bouleversements européens et mondiaux, la Suisse apparaît comme le laboratoire protégé d'une expérience providentielle. Ni comme modèle, ni comme leader, mais comme une source d'inspiration et surtout comme preuve vivante de ce qu'il fallait démontrer, la Suisse est là pour jouer un rôle clé au sein de l'Europe à construire. La question, bien sûr, est de savoir quel rôle exactement. Devons-nous nous cantonner dans un rôle de musée du fédéralisme ou bien devons-nous prendre part au processus européen de manière active? Denis de Rougemont a été l'un des visionnaires les plus convaincus de cette Europe fédérée. Même si, à notre avis, les idéaux sur lesquels reposait sa vision dans les années quarante et cinquante n'ont malheureusement pas survécu à la confusion des années septante. Ce qu'il voyait au départ, ce sont les Etats-Unis d'Europe comme l'aboutissement naturel du processus qui a englobé des siècles d'histoire commune aux peuples chrétiens d'Occident. Il voyait, au coeur de cette fédération, non pas une capitale, mais un district fédérai qui devait selon lui être situé au centre du continent, qui devait être facile à défendre en temps de troubles, mais facile d'accès en temps de paix. Il pensait à un pays de petite taille, si possible très diversifié culturellement et de tradition fédéraliste. Un pays qui, en tant qu'état, saurait accepter de demeurer totalement à l'écart des luttes politiques qui pourraient sévir à l'intérieur de l'Europe. Dans ce cadre là, le rôle de la Suisse et de sa tradition de neutralité prendrait évidemment tout son sens. Notre pays renouerait en quelque sorte avec sa vocation ancienne, lorsque, terre d'empire, avant 1291, il défendait le col du Gothard au nom de la communauté européenne. Il est certes possible de souscrire à une telle vision. Le problème, c'est que pour que la Suisse joue son rôle européen, il faut que l'Europe joue le sien. Or, le recul des valeurs chrétiennes dès la seconde partie du XXème siècle va priver l'Europe de ses racines spirituelles communes comme fondement de son unité. Dès lors, il y a fort à craindre que les efforts d'ordre technique qui sont déployés à Bruxelles ou à Strasbourg restent largement incapables à eux seuls de "faire l'Europe". En regard de l'histoire européenne, il apparaît clairement qu'un projet aussi vaste requiert les fondements d'une base métaphysique solide.
Pas d'Europe, pas de Suisse donc. Et notre pays, privé de son rôle, juste au moment où il était mûr pour le jouer, va commencer, si l'on peut dire, à tourner à vide et rejoindre le reste de l'Europe dans une crise d'identité profonde. Sur la plan extérieur, nous continuons à remplir nos fonctions, je veux parler de notre vocation humanitaire: jusqu'à aujourd'hui, nous déployons des efforts diplomatiques, des missions de bons offices, entre les nations qui n'ont plus de relations entre elles. Il y a des officiers suisses à Pan Mun Jom, pour garantir la convention d'armistice entre les deux Corées, nous représentons les Etats-Unis à Cuba, la Grande-Bretagne en Argentine, et nous avons même assuré l'internement des soldats de l'Armée Rouge tombés aux mains des résistants Afghans(1). Mais notre vocation européenne, elle, a bien du mal à s'affirmer. Quant à notre neutralité moderne, conçue en 1815 à Vienne comme "dans l'intérêt de l'Europe entière", privée de son sens originel, elle prend parfois des allures d'opportunisme, voire même de franche hypocrisie.
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Avec
l'effondrement des valeurs chrétiennes à partir des années soixante, c'est la
substance même du fédéralisme qui se trouve atteinte. Les Suisses vont avoir
tendance à reporter leur sens de la patrie sur des valeurs immanentes, comme
l'explique ce commentaire de G.-A. Chevallaz: "Tiens ferme ce que tu as, afin
que nul ne puisse te ravir la couronne; ainsi transpose-t-on dans le temporel
et le tangible le principe tout spirituel de l'Apocalypse." Cette
transposition fera que le matérialisme triomphant va trouver dans notre pays
un terrain d'élection. Derrière une façade polie, respectueuse des
convenances, les anciens démons, jugulés pour un temps par la morale
puritaine du siècle passé, vont avoir tout loisir de se réveiller et de
prendre leur revanche. La Suisse occupe les premières places dans les
statistiques européennes du SIDA et de la consommation de drogues dures. Si le
haut niveau de vie explique le comment de ce phénomène, à lui seul il n'en
explique pas le pourquoi. Ce qui paraît particulièrement alarmant, c'est que
nos contemporains semblent ne pas réaliser qu'en nous laissant enfermer dans
le carcan d'une vision matérialiste, c'est l'identité suisse elle-même que
nous allons liquider! Toute l'histoire de l'Europe a oscillé sans cesse entre
ces deux mots d'ordre en matière politique: "à chacun pour soi!" hérité du
modèle hédoniste grec et "centralisons tout!", issu de l'administration
romaine collectivisante. Le fédéralisme a été le seul système à proposer une
alternative durable aux dangereux retours de balancier qui ponctuent
l'histoire politique ailleurs sur le continent. Dès lors, on peut aisément
comprendre que si les racines spirituelles du fédéralisme sont évacuées, notre
société va immanquablement se retrouver prise par les courants qu'elle
n'était parvenue à maîtriser que grâce à une conception de l'individu et de
l'Etat directement issue du Protestantisme. La structure extérieure du
fédéralisme, ce sens du contrat, sera incapable, à elle seule, de maintenir le
cap. Traditionnellement, c'est la droite et la gauche respectivement qui ont
repris à leur compte ces deux mots d'ordre. Aussi longtemps que les bases du
christianisme sont respectées par les deux camps politiques, un consensus
fondamental est garanti
qui va maintenir le débat à l'intérieur du cadre de notre identité nationale
profonde. Mais la réalité à laquelle nous assistons trop souvent aujourd'hui
est, d'une part, celle d'une gauche ouvertement antireligieuse qui se laisse
entraîner par ses éléments les plus marxistes et qui ne rechignerait pas à
couper complètement nos institutions de leurs bases spirituelles. Et, d'autre
part, une droite qui, quand elle ne fait pas dans le revanchisme ultra, cède
au chantage laïque en évacuant de son discours toute référence à la
transcendance.
Il ne s'agit pas ici d'abonder dans une critique interminable de tout le spectre politique suisse, mais plutôt de reconnaître que nous sommes en présence du stade avancé d'une maladie dont les symptômes sont la perte de notre culture politique. Comme le faisait remarquer Christoph Dawson: "Une société qui a perdu sa religion devient tôt ou tard une société qui perd sa culture." Une pensée qui rejoint directement celle de Nicolas de Flûe, au XVème siècle lorsqu'il mettait en garde nos ancêtres: "l'homme meurt quand son âme quitte son corps, la nation meurt lorsque Dieu la quitte."
Si nous pouvions reconnaître que tout ce qui fait la qualité de notre pays, sa stabilité politique, sa paix sociale, sa prospérité économique, que tout cela nous le devons aux implications d'une conscience nationale de nature puritaine, nous nous comporterions alors en authentiques pragmatiques, et nous n'oublierions jamais de prendre en compte la dimension spirituelle du problème. Pour redonner au débat politique cette dimension manquante, il nous faut absolument l'élever au-dessus des vues partisanes, des préjugés sectaires et des intérêts particuliers. Un tel envol présuppose bien sûr qu'on ait recours à deux ailes, une aile gauche et une aile droite. Les formations politiques traditionnelles sont là pour les fournir. Ce qui manque cruellement en revanche à notre oiseau politique, c'est une tête directrice. Parce qu'à force de donner des coups d'ailes à gauche et des coups d'ailes à droite, on équilibre certes le vol, grâce à notre sens inné du consensus et du compromis,
mais le risque est grand de nous voir atterrir un jour à un endroit que personne n'a voulu et que personne n'a prévu. Notre pays a donc besoin d'un centre de gravité spirituel qui puisse servir de boussole aux efforts des formations politiques, qui puisse guider ces efforts dans le sens de plus de désintéressement, et d'esprit de sacrifice. Si la classe politique d'aujourd'hui a tant perdu de sa crédibilité, c'est certainement parce qu'elle a elle-même réduit sa fonction à l'exécution de tâches techniques et administratives détachée des valeurs qui justifient l'autorité politique. A force de laïciser et de séculariser le débat, nous l'avons rendu totalement froid et inintéressant pour une part croissante de la population. Bien sûr, nous devons appliquer des solutions techniques à des problèmes concrets, nécessitant une approche pragmatique. Mais cela n'a de sens qu'en regard d'un système de valeurs cohérent. Tout le problème consiste a établir la relation entre idéalisme et pragmatisme, entre foi et raison, finalement entre notre esprit et notre corps, autour d'un centre d'harmonie suffisamment puissant.
Que la Suisse d'aujourd'hui renoue avec sa vocation spirituelle ne doit pas être une démarche de contemplation nostalgique du passé, mais bien le moyen le plus actuel et le plus sûr de se réconcilier avec elle-même. C'est aussi la réponse active aux défis les plus pressants de notre époque: la crise des valeurs occidentales, la vide ouvert par le déclin d'influence des églises et la menace, toujours réelle, d'un empire soviétique aux abois.
Nous avons quatre ans devant nous pour oeuvrer ensemble au renouveau de la fibre patriotique de notre pays avec l'espoir que la Suisse saura puiser, le moment venu, à la source de son identité profonde, pour offrir une contribution vitale sur le plan des idées à cette Europe qui est notre destin.
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